À chaque Vice ses vertus
Thursday, July 8th, 2010(The extremely talented Julien Frey (aka Jul / Fresh) agreed to write a special piece for Issues about Vice Magazine, “one of the most ecstatic reading experiences of the moment”. I apologize for the lack of an English version, all my attempts to produce one ended-up in a linguistic blood-bath. He’s just too smart…)
Parmi nos organes de presse actuellement en vigueur, il en est un singulier qui se distingue en cette ère de consensus mou, de stase enkystée et de moites tentatives de mainmise étatique sur la sphère médiatique… Un mensuel souple et bigarré au blaze ramassé, à prononcer avec l’accent US qui danse au bord des lèvres et taquine le bout de la langue : le susnommé Vice. Ligne éditoriale tarabiscotée propre à réjouir les férus de tendance barrée, critiques de zizique pointue, passage en revue de frusques savamment négligées, de sexualité équilibriste…
Une alternative de quatre-vingt-quatre pages que ses affamés dévorent le plus souvent par la fin pour savourer la mise en bouche que leur réserve American Apparel en quatrième de couverture et ses girls next door shootées sous lumière crue et bouton sur la fesse. Un détail emblématique du rapport schizophrène qu’entretient le lecteur avec son Vice ; entre rejet du cadre normatif photoshopé et attirance je-m’en-foutiste parfaitement assumée pour ce qui reste une pub, avec un logo taillé pour des fringues à la cool…
Alors oui, ça sent le contre-pied forcené, le credo du cradingue un peu foutraque, l’intellect sous stimulant de synthèse, la nostalgie adolescente du curieux décomplexé qui pourrait se palucher un essai sur l’esthétique spinozienne un kleenex serré dans la main gauche. Lorgnant vers le journalisme gonzo déluré (drogues nouvelles et bons vieux champis hallucinogènes), la philosophie expérimentale (Dolly Freed en pleine nature revenant sur son manifeste anticonsumériste), le naturalisme photographique érotomaniaque (de Kern à Richardson en passant par d’autres joyeux allumés de la rétine extatique), Vice peaufine un profil métissé et inclassable, s’attachant à manier le verbe plutôt vert de la rue et des soirées. A ce petit jeu, l’exercice du portrait chinois tournerait à la journée portes ouvertes du zoo de Tchernobyl.
Mais que l’on ne s’y trompe pas… réduire Vice à ses partis pris formels relèverait d’un exercice aporétique des plus spécieux. Entendre qu’il s’agit d’une émanation de la culture MTV et d’une sacralisation régressive importée par des ados bloqués au stade sadique-anal est une production inepte, démontrant à quel point certains détracteurs ont fait l’économie de sa lecture. Vice prône la contre-culture par une mise à distance qui se traduit paradoxalement par une proximité maximale : linguistique, picturale, subjective.
A la manière d’un Richard Kern (l’un des yeux phares du magazine) qui recompose un réel fantasmatique autour de petites culottes et d’intérieurs lambdas, Vice iconise l’ordinaire pour mieux traiter d’un rapport profond(ément jubilatoire) à la vie. On pourrait rapprocher l’exercice de l’œuvre flamande (si si !) dans laquelle ses peintres au XVIIe rompaient avec les figures classiques du religieux et des élites. Leurs Eloges, du quotidien et de l’individu, derrière leur cadre en apparence modeste et anecdotique remettaient en perspective l’être et l’ordre, la vertu par-delà le religieux. Soit un dessein bien plus subversif que ses apparences a priori naïves ne le laissaient croire.
Perversement incisif, délicieusement provocateur, Vice traite de l’édifice social en l’abordant par la cave et ses buissons. Ça sent l’humus, la teuf et les jolies saillies crayonnées sur le mur à la pointe rouillée d’un clou bien tordu. Ce qui nous offre l’une des lectures parmi les plus jouissives du moment.
GRATUIT - http://www.viceland.com/
Illustration: Gregory Rouillard




















